<NEVERMORE || Arthur & Eulalie


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 NEVERMORE || Arthur & Eulalie

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MessageSujet: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Lun 23 Mar - 23:11

- Te souvient-il de notre extase ancienne ?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne ?
Monster by Imagine Dragons on Grooveshark

Assez. Elle balance le chiffon humide à la tête de son futur ex-patron. Il est rouge de colère, elle est noire d’apathie. C’est la dixième fois au moins qu’elle démissionne. Crise de nerf, l’autorité elle ne supporte pas, puis servir la plèbe dégueulasse, non merci. Assez. Elle se rue dehors, le ciel est zébré d’éclairs. Assez. Elle fulmine, elle court sous la pluie qui lui pique sa peau déjà irritée. Elle s’enfonce dans les rues, se perd. Elle n’a aucune notion d’orientation, ni de temps. Il se passe peut-être trois heures ou deux minutes. Elle est trempée, son chemiser colle, des mèches folles assombrissent le front pâle et maladif.

Et ses rêves ? Éliminés par la pluie, ils glissent sur le sol. Les couleurs s’évaporent, foncent dans les égouts. Une glue inconsistance accroche ses semelles. Des flaques argentées qu’elle fragmente en les éclatant d’un pied faucheur parcourent son chemin d’épines. Et son amour ? Et la vie ? Et.

Ses poumons manquent d’air. Eulalie s’écroule près de la grille de son domicile spacieux dans une ville où tout doit être raccourci. Elle crache, a envie de vomir sa haine et son dégoût. Journée de merde. Elle peine à reprendre son souffle. Ne ferait-elle pas de l’asthme ? Elle se sent atteinte de tachycardie. Bon dieu je vais crever. Sa main compresse sa poitrine. Elle est assaillie par des milliers de peurs. Un frisson remonte le long de sa colonne vertébrale. Quelle brave et pauvre fille tu fais ! Des haillons, t’es qu’une traîne misère. Elle voudrait appeler le bien-aimé, le sauveur à la rescousse. Elle manque totalement de force. Elle voudrait sa main aimante pour lui réchauffer l’âme odieuse et barbouillée de suie. Mais il n’est jamais là quand il faut. Il est sans doute à l’université auprès de ses chères étudiantes. Notez l’emploi du féminin…

Elle pourrait pleurer là sur ce trottoir comme une prostituée et attendre qu’il rentre sagement. Elle pourrait jouer à la petite fille. Elle sait ce qu’il ferait. Un thé brûlant. Ça adoucit les cœurs. Elle serait fragile, à sa merci. Tandis qu’elle produit des rêves niais, monsieur est tranquillement dans son bureau, dont la large baie vitrée donne sur la rue. Un regard et c’est fini, déchirées les fantasmagories gnan gnan. Les imageries de cruches bien nées, à la poubelle. Hop ! Eulalie n’en croit pas ses yeux. TRAHISON. Une langue de feu jaillit de sa bouche. Miss dragon hurle de douleur. Assez. Une jeune demoiselle se tient dans le bureau de son cher époux. De dos, la jupe remontée avec indécence, la gamine apparaît décontractée, fascinée par son professeur. Elle a le sourire, elle empeste la joie de vivre. D’un mouvement gauche et mal maîtrisé, Madame Montherlant toque à la fenêtre au risque de la briser (ce serait le cadet de ses soucis). Tambourinement sarcastique. Viens ma jolie que j’te casse ta figure de porcelaine.

Se fichant éperdument des voisins ou de quiconque les observerait, elle gueule : « On a la belle vie hein ? On les prend au berceau maintenant ? » Et un flot d’insultes s’ensuit. Parce qu’il le vaut bien. Elle se foule le poignet à force de frapper. Des larmes dramatiques perlent de ses yeux. Une scène pareille, difficile de l’interpréter autrement que par « il me trompe le saligaud ». Dire que cela fait des semaines qu’elle tente de s’inventer des amants imaginaires, laissant traîner des billets doux qu’elle prend bien soin de rédiger elle-même en changeant la graphie, poussant le vice jusqu’à demander à ses patrons d’écrire lesdits mots…et lui, Arthur, le saint Arthur, il ose…Elle en mourrait de jalousie. Assez. Assez.


♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦♦

Mourir… dormir...
○ Mourir… dormir, dormir ! peut-être rêver ! [...]Car quels rêves peut-il nous venir dans ce sommeil de la mort, quand nous sommes débarrassés de l’étreinte de cette vie ?
 
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MessageSujet: Re: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Mar 24 Mar - 12:59

Il ne s’était pas attendu à ce qu’elle rentre si tôt. Elle ne devait pas rentrer si tôt. Ce n’était pas qu’il avait quoique ce soit à cacher, mais c’était ce qu’elle penserait, et il n’avait donc d’autre choix que de faire des mystères d’une situation peut-être pas banale, mais en tout cas sans équivoque en ce qui le concernait. Certes, elle était plutôt agréable à regarder, l’étudiante. Elle était vive d’esprit aussi, et ils pouvaient échanger avec aisance. S’il avait été un peu plus jeune et elle un peu plus vieille, s’il n’avait pas été marié… mais ce n’était pas le cas. Pourtant, elle n’était pas farouche, la demoiselle. Il avait proposé de simplement apporter le livre dont elle avait besoin pour son mémoire le mardi suivant lors du prochain cours, mais elle avait préféré l’accompagner jusqu’à chez lui, prétextant en avoir besoin urgemment. Il avait proposé qu’elle l’attende devant la porte le temps d’aller chercher le livre en question, mais elle avait préféré le suivre à l’intérieur, prétextant qu’un verre d’eau serait le bienvenu. C’était flatteur, vraiment. Excepté qu’il avait l’âge d’être son père, et que l’anneau à son auriculaire était difficile à manquer.

Il était patient, cependant. Elle lança la discussion sur un sujet du cours, il répondit avec calme, elle le relança avec intérêt, il réagit avec enthousiasme, et bientôt la plus petit flèche du cadran de son horloge murale avait fait deux fois le tour sans qu’il s’en rende compte. Il était sur le point de prendre congé, réellement. Elle était peut-être majeure, mais la situation n’avait rien de convenable ni de professionnel, et elle se penchait un peu trop vers lui, croisait et décroisait un peu trop les jambes, se mordait un peu trop souvent la lèvre.

Arthur n’était pas idiot.

Il n’est pas tout blanc non plus, cependant. Il laisse faire, parce que dire quelque chose rendrait la situation plus inconfortable encore, et qu’elle a suffisamment conscience de cette limite à ne pas franchir pour la respecter. Peut-être aussi parce que cela flatte son ego, et que s’il est parfaitement honnête avec lui-même, ça ne lui fait pas vraiment de mal. Cela fait bien longtemps qu’Eulalie ne parvient plus à lui donner ce sentiment d’être encore capable de la séduire.

C’est donc par orgueil qu’il faute. Quelques minutes plus tôt, sa femme n’y aurait vu que du feu. Evitée, la catastrophe. Mais évidemment, cette chance là n’est pas pour lui. Il l’entend, il sursaute légèrement, de ce sursaut coupable qui crie fautif, il lance un regard à la dérobée en direction de sa jeune intruse avant de le poser sur sa femme, cheveux humides, souffle court, l’air furibonde. Elle crie, elle frappe, elle décharge sa haine. Il sait de quoi la scène qu’elle a cru surprendre avait l’air à ses yeux. Il soupire. Le spectacle est impressionnant, la première fois. Il l’est sûrement pour la jeune femme qui regrette soudain être entrée dans l’antre du dragon alors que ce dernier n’était pas là. Pour lui, cela n’a plus rien de nouveau. Ce n’est pas qu’il s’y habitue – il ne peut pas s’habituer à ça – mais il connaît les rouages, les mécanismes. Il se redresse lentement, tâchant de ne pas perdre sa composition.

« Je devrais m’en aller », minaude l’étudiante d’une petite voix, plus si sûre d’elle soudain, ratatinée sur elle-même, tout en lançant un regard effaré en direction de la fenêtre.

Il devine déjà ce qu’elle pense. Comment peut-il être marié à une folle pareille, pourquoi ne divorce-t-il pas ? Parfois, il se demande aussi.

Il acquiesce, lui tend le livre qu’elle range dans son sac en bafouillant des remerciements. Il la laisse prendre ses affaires sans un mot. Ne la raccompagne jusqu’à la porte que par crainte qu’elle ne se fasse insulter ou agresser par sa femme. C’est aussi un gain de temps. Il réfléchit. Que dire, quelle excuse donner, quels mots employer. Elle, elle est hors d’elle, elle pleure, elle se fiche de faire une scène publiquement, de l’humilier. Lui, il cherche un moyen de désamorcer la bombe qui a déjà explosé. De minimiser les dégâts. Il n’en montre rien, mais il se sent pris au piège, il cherche désespérément une solution pour éviter le conflit. Il sait que cela ne sert à rien : si elle veut ce conflit, elle l’aura.

Il regarde la jeune étudiante passer le seuil de sa porte, sort enfin à son tour. La pluie s’est changée en bruine. Le ciel est maussade. Il ne fait pas plus attention à son élève tandis qu’il s’approche d’un pas lent et mesuré de sa femme.

« Eulalie. Ça suffit maintenant. Redresse-toi. »

Il s’approche pour l’y aider, se ressaisit au dernier moment, préférant ne pas prendre de risques inutiles.

« Ce n’est pas du tout ce que tu crois, je peux tout t’expliquer. »

Il grimace à ses propres mots, et combien ils sonnent clichés, faux, maltraités par tous ceux qui les ont utilisés avant lui à mauvais escient. Au fond, il ne supporte pas l’idée qu’elle puisse l’accuser d’adultère. Pour toutes les erreurs qu’il a pu commettre, il ne l’a jamais trompée. Il déteste penser qu’elle puisse l’en croire capable. Il déteste avoir à se défendre d’un crime qu’il n’a pas commis. Il est déjà sur la sellette il le sait, pour lui ce sera la sentence maximale au moindre faux pas.

« Viens d’abord à l’intérieur, tu es trempée. »

Prévention, oui. Mais pas que. Inutile d’attirer le regard des voisins sur la scène. Il n’a pas l’intention de laver son linge sale devant tout le monde. Admettre qu’il a honte. Pas nécessairement que d’Eulalie, mais de toute cette situation.
Y compris de lui-même, pour s’y être retrouvé en premier lieu.
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MessageSujet: Re: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Mar 24 Mar - 23:16

“Baisser les yeux - comprendre - que le châtiment de la volupté
Est cet amour cruel, cette passion de forçat.”
Bang Bang (My Baby Shot Me Down) by Nancy Sinatra on Grooveshark

La pluie cesse, une brume évanescente la remplace, imbibe sa peau en feu. Le tonnerre gronde férocement au loin. C’est le genre de temps qui imprègne un paysage d’enterrement, accompagne un cortège mortuaire. Des envies de meurtre outrepassent sa raison. Son éthique s’est barrée. Elle pourrait poursuivre la gamine et lui fendre le crâne, armée de son fidèle aspirateur. L’épouse meurtrie serait capable de l’ensevelir sous terre, aux jardins du Luxembourg, oui messieurs dames ! On ne pénètre pas dans l’antre du dragon impunément. Quant au trésor, peut-on encore dire qu’Arthur est ce trésor qu’elle garde jalousement ? Il n’est plus que l’ombre de lui-même, le pauvre chéri, son visage se décompose, sa face livide vient de signer son arrêt de mort. COUPABLE. Ce mot est écrit en lettres capitales sur son front. Elle l’a pris sur le fait à manigancer des choses en douce, à l’insu de sa bien-aimée. Son imagination s’est déployée aussitôt. La jeune femme aurait pu les surprendre dans une position encore plus délicate. Elle est revenue à temps, avant qu’ils ne concluent leurs affaires sur le bureau, peut-être aux yeux de tout le quartier. Humiliation. Décapitation de leur amour. Il en a bien profité j’espère, car la suite devrait lui donner quelques sueurs froides.

Eulalie voudrait éclater son cœur contre la vitre qu’elle n’a pas arrêté de cogner pour son bon plaisir. Cela a fait un boucan d’enfer comme escompté. Victoire ! La poulette sort, il débarque ensuite, mais pas une trace de courroux. Un simple tic à sa tempe indique qu’il éprouve un embarras de fautif. Madame Montherlant croise les bras, lionne prête à mordre son prochain. « Il t’arrive parfois de faire des choix judicieux. C’est bien, tu apprends vite. Si tu m'avais touchée, tu aurais été inculpé de viol et de violences conjugales. » La voix est parfaitement chronométrée, froide ironie, calcul décadent. Elle maîtrise chaque modulation, pouvant passer de la folie à la raison pure, raison qui dégénère cela dit. La menace est sous-jacente. Personne ne doute de sa capacité à engendrer le mal. Elle n’attendait probablement qu’une étincelle pour souffler sur le brasier de la colère avec allégresse.

Pour une fois, elle pense qu’il va rugir, sortir de ses gonds dans une magnifique démonstration de sa virilité. La déception est d’autant plus écrasante. Le soufflet se ratatine platement. Des mots convenus sortent de la bouche qu’elle embrassait autrefois avec passion. Il devait même réfréner ses ardeurs nymphomanes, mais finissait toujours par céder à ses caprices. Et maintenant, il est faible dans le sens nietzschéen du terme. Un pauvre type. Un mec qui ne veut pas faire de vagues. La gifle part sans préavis. Ça va peut-être le réveiller. « Tu ne pensais pas me voir rentrer si tôt je présume. J'ai démissionné. Le patron a essayé d'abuser de moi, ou une histoire sordide dans l'genre-là, mais ça ne t'intéressera certainement pas, tu as mieux à faire. J'suis partie... » Un énième échec qu'elle se prend en pleine figure. Les larmes aux yeux, elle expire lentement. Elle est à bout, il y a un court-circuit dans son cerveau. Elle voudrait qu'on l'achève, comme on pique des animaux chez le vétérinaire.

« Je me contrefiche de tes explications, Arthur. Comment puis-je encore te faire confiance après ça ? » Crachat venimeux. Cygne blessé dans son orgueil. Théâtre de la parole, douce mascarade. Sa voix se brise faussement. La femme est convaincue de sa supériorité. Elle est sourde à toute justification de sa part. Peut-être qu’elle n’en a finalement rien à faire, il peut bien la tromper, il peut bien la rouer de coups, cela ne change rien au crépuscule de leur amour. Elle se replie. Sagement l’agneau rentre dans la bergerie. Elle trempe le parquet et le tapis de l’entrée.

Tout ce qu’elle souhaite, c’est une bonne vieille querelle où on se gueule les pires ignominies avant de se réconcilier sous la couette. Et surtout, elle n’en veut pas de son baratin à trois sous qu’on nous vend à la télé dans ces émissions débiles ou ces séries à l’eau de rose. Pour un obscur motif, l’épouse inconsolable prend la situation comme une aubaine. Ce moment est fort, il pulse de vie. Enfin elle renaît. Enfin il lui donne le prétexte pour crier un bon coup et lâcher la cataracte sanglante. Ils pourraient faire l’amour par terre s’ils étaient plus jeunes, moins ankylosés par les années tranquilles comme une mer sans remous, sans roulis impétueux. « Tu as honte de moi, de nous ? Pourquoi se cacher ? » Elle se débarrasse vivement de ses vêtements humides. En soutif et petite culotte, elle darde un regard noir sur lui. Il n’éprouve plus aucun désir, sa nudité n’est qu’une impasse à présent. Allons droit dans l’mur chéri. « Depuis quand ne l'avons-nous pas fait ? » Chuchotis qui se meurt au coin de ses lèvres glacées.

Elle reprend, imperturbable : « Tu ne vas quand même pas me faire avaler que la jeunette est venue rapporter un livre. Je me demande…Ça t’a rendu fort de savoir….que tu pouvais encore séduire la jeunesse ? Je ne te suffis plus, je le sais. C’est moi qui devrais te tromper… » Elle parle tout haut, elle monologue, déversant sa méchanceté sur lui, sa pauvre victime adorée. Et vlan prends ça. C’est l‘heure des hostilités, tout l’monde sur le ring. Eulalie a l’art d’attiser la colère. Elle veut qu’il se jette sur elle, qu’on en finisse, les mains dans le sang.

 

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MessageSujet: Re: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Mer 25 Mar - 11:55

Elle mord, elle sort les griffes, elle est féroce. Arthur le sait ; assez bien pour avoir parfois le sentiment d’être dompteur de bêtes sauvages plutôt que professeur. Excepté qu’il ne dompte pas grand-chose ; la lionne n’en fait qu’à sa tête, elle ne lui reconnaît aucune autorité, et s’il lui arrive de l’écouter c’est uniquement parce qu’elle le veut bien. Il aimait ça, chez elle, avant : cette détermination farouche, cette affirmation inébranlable de son libre-arbitre, ce je-ne-sais-quoi d’indomptable qui la rendait si irrésistible. Sauf qu’à présent, plus qu’un atout de séduction, c’est une arme tournée contre lui : les roses qu’il lance se changent en couteaux.

Il fléchit à peine lorsque les mots « viols » et « violences conjugales » quittent ses lèvres. Autrefois, ils lui faisaient l’effet d’une gifle. Aujourd’hui, ils ont perdu leur pouvoir, ce ne sont plus que des mots. Il reconnaît leur portée dévastatrice, mais ils ont déjà causé les dégâts qu’ils pouvaient causer. Ce n’est pas que la menace est creuse : il l’en pense capable – il n’y a plus grand-chose dont il ne la pense pas capable – mais elle cherche avant tout à faire mal, avec sa voix glaçante et ses regards assassins. Elle a mal, et elle veut faire mal en retour. Elle n’a jamais été cet animal blessé qui se cache pour mourir, si elle tombe, elle veut l’entraîner avec lui. Il sait qu’elle attend quelque chose de lui ; un coup d’éclat, probablement. Le voir sortir de ses gonds. Répondre à sa fureur avec une fureur similaire. Lui qui cherche au contraire à apaiser les choses, désamorcer les conflits. Qu’est-ce que sa colère pourrait accomplir ? Ils finiraient par s’entretuer. C’est peut-être ce qu’elle attend au fond, un prétexte pour le faire passer six pieds sous terre.

La gifle part sans prévenir, avec une violence tout aussi inattendue. Une chaleur déplaisante se propage aussitôt sur sa joue, il gronde de mécontentement, mais ne dit rien tandis qu’elle se lance dans un monologue enflammé. A ses éclats incendiaires il oppose un calme froid. Il ne croit pas un seul mot de son histoire. Ce n’est jamais qu’un énième job abandonné, une énième excuse trouvée pour ne pas avoir dire qu’elle déteste se retrouve dans le rôle ingrat de servir ceux qu’elle aimerait voir baiser ses pieds.

« Non, tu as raison, tes mensonges ne m’intéressent pas. »

Elle joue le jeu à merveille, module sa voix à volonté, fait couler les larmes sans effort. Elle a le talent d’une grande actrice. Elle mérite tous les Oscars. Mais après tant d’années de vie commune, il a appris à distinguer la véritable Eulalie de la comédienne. Son humeur virevolte : furieuse, blessée, froide, brûlante, elle est impossible à suivre, aussi n’essaie-t-il pas.

« Tu mens comme tu respires, et c’est toi qui parles de confiance ? »

Il est honnête, lui. Péniblement honnête. Il l’a toujours été. Il est incapable de mentir pour sauver sa vie. Elle continue à le pousser, comme l’enfant intenable qui viendrait le titiller du bout de son bâton sans arrêt. Il ne répond pas. Bien sûr qu’il a honte, et elle aurait honte également si elle avait encore une once de dignité. Il ne dit rien, mais son silence en dit long. Il ramasse sans un mot les vêtements mouillés qui dégorgent sur le plancher, ignorant la silhouette quasi nue qui tente de lui faire face. Elle a tout pour être encore désirable, Eulalie. De longues jambes, des courbes appétissantes, une peau délicieusement pâle. Elle n’a pas à rougir face à ses jeunes étudiantes. Mais elle est castratrice, et lorsqu’il la regarde, c’est moins sa femme qu’il voit qu’un succube capable de lui sucer la vie d’un seul baiser.

Il passe à côté d’elle sans lui adresser un regard ni un mot. Il pourrait se défendre, mais à quoi bon ? Elle divague, elle balance tout ce qui lui vient à l’esprit, choisit ses mots selon l’impact qu’ils auront. Il ne lui donne pas ce plaisir.

« Tu t’écoutes parler parfois ? Tout ceci est ridicule. »

Il va pour déposer les vêtements dans la salle de bain, lui tournant le dos, mais s’immobilise un instant, le poids de ses mots tourbillonnant dans sa tête. Elle veut le tromper ? Il esquisse un sourire amer qu’elle ne peut voir.

« Tu sais, peut-être que tu devrais. Ça t’éviterait d’avoir à créer de faux billets pour attirer mon attention, et puisque tu nous inventes à tous deux des relations il y en aura au moins un de nous pour qui elle ne sera pas imaginaire. »

C’est une bien faible vengeance, mais qu’importe, elle lui fait un bien fou. Lui faire comprendre que non seulement il a découvert les mots doux mais qu’en plus qu’il a parfaitement compris sa manœuvre et n’a pas cru bon de s’en soucier assez pour lui en parler, c’est ce qu’il peut offrir de mieux en réponse sans rentrer dans son jeu en sortant de ses gonds pour de bon. Il regrette quasi instantanément ses mots, cependant : passé le plaisir de les avoir lâchés, il a bien vite conscience que c’est la meilleure façon d’attiser un peu plus la colère de sa femme. A force de vouloir éviter le conflit, il finit par croire que c’est en se jetant dedans tête baissée qu’elle trouverait satisfaction.

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MessageSujet: Re: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Mer 25 Mar - 21:03

“À quoi bon ces regards, ces baisers, ces caresses ? Je t’aime par douleur, tu m’aimes par ennui.”
Sweet Dreams (Are Made of This) by Eurythmics on Grooveshark

Le mari parfait, imperturbable. Aucune parole sournoise n’éveille la moindre réaction. Platitude exemplaire. Quelle admirable déception. Elle se demande s’il a encore des couilles. C’est hallucinant ce silence, cette posture de titan emmuré. Il encaisse la gifle, Eulalie s’extasie. Elle fixe attentivement la marque rouge, imaginant la honte, l’effort qu’il doit effectuer pour ne pas lui renvoyer la monnaie de sa pièce. Elle expérimente. Pire que les gosses, elle en rajoute jusqu’à ce qu’il réplique et impose des limites, sinon elle poursuit. Escalade de la violence. Il se fiche de tout. Elle continue son soliloque, sa bouche sourit comme une vieille poupée désarticulée. Elle l’enfonce. Elle rafistole parfois la blessure pour mieux insérer la lame dans la plaie béante et tourner, tourner. Rire déployé, gorge incendiée. C’est leur paradis terrestre cette maison, cette prison.

Son boulot, une misère. Elle a simplement foutu l’camp. Incapable de servir les gueux qui la reluquaient constamment. Incapable de supporter l’autorité. Marre d’être la potiche de service. Elle voulait juste qu’Arthur la prenne en pitié pour une fois. Ses minauderies n’ont pas eu l’effet escompté. Elle essuie les larmes avec rage. Elle efface d’un coup le visage contrit. Elle se transforme en Charybde, gouffre marin qui avale tout. Une furie, l’allégorie de la colère soudain. La face cachée de la lune. « Mentir ! Tu m’insultes. Alors que c’est toi qui ne cesses de mentir, de te mentir à toi-même. » Il n’est qu’une ombre qu’elle traverse sans le voir. Un monsieur Toutlemonde qui se complaît dans le vice de l’habitude. Réveille-toi Arthur. Il détourne les yeux. Il est trop faible. Il n’a pas l’ardeur de ces hommes prêts à tous les sacrifices, il n’a certainement pas l’étoffe d’un héros. Il a oublié qui il était, Eulalie voudrait bien revoir cette partie de lui, assurée, optimiste. Mais il n’y a plus que l’ombre ravagée et leur couple rampe dans les abîmes consumés de l’arrière-monde. Ils ne sont plus que le vestige de l’âge d’or. Ils sont condamnés à cette éternelle errance, n’est-ce pas ?

« Tu passes à côté de nous, de moi. » Tu passes à côté de la vie. Un constat comme on fait des constats après un accident de voiture. Elle exhibe sa nudité qui ruisselle sans gêne, accompagne monsieur jusque dans la salle de bain, se débarrasse du reste et n’attend pas une seconde de plus pour s’installer sous le jet d’eau salvateur. Une vapeur moite les entoure. L’atmosphère est toujours aussi électrique. Il a vu les billets, ah enfin ! Elle y a mis tellement de cœur à l’ouvrage. La récompense est réduite en poudre. Elle émet un soupir las. Même ça il ne comprend pas. Elle s’insurge intérieurement et extérieurement. La pique fait mouche, il a gagné le jackpot ! Une impulsion de la voix, un cri d’animal qu’on égorge, le fauve s’élance, tous crocs dehors : « Parfait. Je pensais que tu serais heureux que je daigne attirer ton attention et suscite ta jalousie, mais tu refuses toujours d’ouvrir les yeux. Si tu veux que ta pétasse de femme se tape tous les mâles du quartier. Bang bang bang ! Il fallait le dire tout de suite. » Elle serait capable de sortir nue et de sonner à la porte du premier habitant du quartier qu’elle croiserait. Viol sur la voie publique. Une belle réussite.

La douche calme ses ardeurs cependant. Cela adoucit sa rancœur. Une serviette autour des hanches, elle se pâme inconsciemment devant lui en sortant. Elle touche la joue glabre avec une indécence mesurée. Sa voix a changé, génie schizophrène. « Prépare-toi, on sort ce soir. Tu m’emmènes dans un restaurant cinq étoiles pour notre anniversaire de mariage. Tu croyais que j’avais enterré l’événement du jour ? Eh bien non, tu as dix minutes pour enfiler ton costume trois pièces, le noir, faisons le deuil d’une nouvelle année ensemble… » Ses lèvres pincées embrassent le coin de ses lèvres furtivement. Elle monte à l’étage pour choisir une robe assortie. Du rouge sanglant comme on s’en doute. Elle l’appelle tout doucement cette fois : « Chéri, peux-tu m’aider avec la fermeture de ma robe ? » La gentillesse n’est qu’une apparence trompeuse. Mais c’est un jeu pour elle et elle est la meilleure pour falsifier la vie de couple, une vie où tout va bien, où rien ne dépasse, où l’imprévu est proscrit. La vilaine a tout prémédité.

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MessageSujet: Re: NEVERMORE || Arthur & Eulalie   Jeu 26 Mar - 15:22

De la multitude de sentiments qui le traversent – colère, humiliation, mépris, révolte – c’est comme toujours la lassitude qui l’emporte. La tête plein de « et si », Arthur se demande ce qu’il aurait pu faire autrement. Les choix qu’il aurait pu faire, les mots qu’il aurait pu dire pour ne pas en arriver là, si c’était seulement possible. Et voilà sa vie à présent. Un wagon lâché sur des montagnes russes, mais sans le frisson d’excitation qui les accompagne usuellement. Et plus de bas que de hauts, désormais. Il se répète que ce n’est pas sa faute, pas entièrement. Ils pourraient mener une vie tranquille, mais elle ne veut pas de cette tranquillité. Plutôt la guerre qu’une harmonie où la passion s’est effacée comme les couleurs partent au lavage. Il se sent fatigué. Fatigué de se justifier, fatigué de se débattre vainement, fatigué d’elle. Il n’a pas signé pour ça. Le divorce, il y pense. Parfois. Mais un mariage c’est pour le meilleur et pour le pire, et il a déjà joué de son joker. Et puis la force de l’habitude prend le dessus. Il a tout. Il n’est peut-être pas heureux, mais de quoi peut-il se plaindre, au fond ? Une femme caractérielle, impulsive et tempétueuse ? La belle affaire. Certains diraient même que c’est ça, le mariage. Alors il endure patiemment et il profite des moments de répit en espérant que les choses s’arrangeront ce que bien sûr, elles ne font pas. Tout le contraire.

Elle hurle, elle pleure, elle rage, elle se transforme en parfaite Erinye. Il soupire, il subit, il attend passivement. Elle a raison au fond, il le sait. Il se ment à lui-même. Pas ce genre de mensonges ridicules qu’elle sème à son intention, mais quelque chose de tout aussi insidieux, une illusion de vie parfaite qu’il présente au monde. Ils peuvent encore tout sauver, essaie-t-il de se convaincre. Il n’en est plus si sûr. Elle pointe le doigt vers lui, l’accuse de ne plus la voir, de ne pas les sauver. Elle se donne le beau rôle. Ces billets doux, une façon d’attirer son attention ? Il grince les dents, grimace face à sa vulgarité plus que face à ses menaces.

« Ce n’est pas en manipulant les gens qu’on les retient près de soi, Eulalie. » La sentence est sans appel,  le ton froid, inflexible. Il ne voit aucune démarche altruiste dans sa façon d’agir, aucune preuve d’amour. « Et que je te l’interdise ou non, tu feras ce que tu veux, tu fais toujours ce que tu veux, alors à quoi bon attendre mon avis ? »

Là. Au point où ils en sont, ça ne changerait pas grand-chose. Peut-être même que ça la rendrait moins insupportable à vivre. Mais non. Même après tout ça, la seule idée de le voir s’acoquiner avec un autre lui soulève le cœur dans un féroce élan possessif. Elle est à lui, Eulalie. Elle est venue ici pour lui, elle a dit oui, elle n’a pas le droit de se donner au plus offrant. Il rumine, mais ne dit rien. Pas question de lui donner ce plaisir, elle jubilerait.

Mais le temps d’une douche et son attitude a changé du tout au tout. Nouvelle tactique ? Il ne voit plus rien de sincère dans ses sautes d’humeur, ce ne sont que des actes. Il la laisse monologuer, elle caresse sa joue, se fait cajoleuse. Méfiance. C’est un nouveau traquenard, forcément. Anniversaire de mariage ? Il réfléchit, retrouve la date. Non, pour une fois, elle dit la vérité. Il a oublié. C’est la première fois en treize ans. Le masque commence à se fissurer. Il s’en voudrait presque, mais elle se vengera d’une façon ou d’une autre.

« Tout ce que tu voudras, ma douce. »

Il accorde son jeu aux nouvelles règles fixées. Le sarcasme coule de ses mots trop mièvres. Comportement passif-agressif, qu’ils appellent ça. Il sourit d’un sourire douloureux, se retire le temps de revêtir le costume désiré.
La cravate encore dénouée pend autour de son cou quand elle l’appelle à nouveau, lui exposant son dos en attendant son aide. S’il était peintre, il aurait probablement dessiné un tel spectacle : la peau laiteuse, immaculée, les muscles tendus comme ceux d’une tigresse, quelques mèches folles s’échappant de sa poigne et retombant délicatement le long de sa nuque. Elle paraît fragile, vue d’ici. Vulnérable. Il a presque envie de la protéger. Sa main passe sur la peau exposée dans un geste presque tendre avant de refermer la robe méthodiquement, sans un mot. Elle a quelque chose derrière la tête. Scandale au restaurant ? Humiliation publique ? Il craint le pire. Il la laisse nouer sa cravate de ses doigts habiles, avec toujours ce même air de parfaite housewife collé sur ses traits. Puisqu’il le faut.

Acte I, scène 2 : le restaurant. Cinq étoiles, comme madame le veut. Indécent dans son opulence, tout lui crie à la figure démesure et excès. Le genre de restaurant où il n’y a pas de prix sur la carte des menus. Faux semblants, encore. Une chance que le restaurant ne soit pas complet, d’ailleurs. Ils entrent, jouent la carte de monsieur et madame Parfaits. Élégants, distingués, il est le mari qui fête leur anniversaire de mariage comme il se doit, elle est la créature exquise qui glousse à son bras, délicieuse mais légèrement idiote, si chanceuse d’avoir trouvé un tel mari. Il en a la nausée. Il lit la carte sans la lire, rien ne lui fait envie. Il attend le revers, mais il n’a jamais été très friand des effets de suspense. Il abaisse le menu.

« Il est encore temps de partir avant que cette mascarade ne s’achève de façon regrettable. »

Il fait appel à son bon sens. En a-t-elle seulement encore ?
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NEVERMORE || Arthur & Eulalie

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